L'Iran n'est sans doute pas une démocratie ouverte, mais elle n'a rien à voir avec toutes les républiques démocratiques de pacotille qui parsemaient la planète avant 1989. Démocratie représentative greffée sur une théocratie, la République islamique est un spécimen unique dans la ménagerie des systèmes politiques, d'Uruk à Constantinople, de Genève à Athènes, de Philadelphie à Moscou.
Les législatives du 14 mars 2008 ont reconduit le modèle indiscipliné des présidentielles de 2005, des groupes dissidents venant se greffer, tant dans le camp des "principes" que dans celui des réformateurs.
Les tenants des "principes" n'ont pas réussi à empêcher leur puissant triumvirat de conservateurs pragmatiques (le maire de Téhéran, Mohammad Bagher Ghalibaf, l'ancien négociateur des questions nucléaires, Ali Larijani, et l'ancien commandant de la Garde Révolutionnaire, Mohsen Rezaie), de quitter la coalition strictement conservatrice dans lequel figurait le président Ahmadinejad. Le camp des réformateurs s'est lui aussi scindé en partisans éponymes de l'ancien président Khatami et partisans du Parti de la Confiance Nationale de l'ancien président du parlement, Mahdi Karrubi.
Vu les bons résultats du camp réformateur, ce groupe peut choisir de s'allier avec les "indépendants" (candidats qui ne se sont ralliés à aucun camp) et les conservateurs pragmatiques, pour, tous ensemble, jeter des pelletées de sable dans les rouages du gouvernement Ahmadinejad, dans ses pratiques économiques polarisantes, dans son style de management et dans sa politique étrangère.
La théocratie iranienne roule au carburant légitimant d'un scrutin démocratique annuel. Bien sûr, il faut garder la maîtrise de la composante démocratique du corps politique islamique. Une Cour suprême théocratique (le Conseil des Gardiens) valide les candidatures avant toute élection, puis se prononce sélectivement sur les irrégularités. Pendant les élections, les milices d'Etat du Basij font campagne pour les candidats personnellement choisis par le Guide Suprême.
Lors du dernier scrutin, la disqualification des réformateurs a permis d'écarter des adversaires bien connus de plus d'un tiers des 290 sièges brigués au parlement, en les remplaçant sur les bulletins par des candidats réformateurs peu connus qui risquaient moins de gagner. Une fois le scrutin terminé, les deux factions réformatrices ont violemment protesté contre les résultats.
La question se pose donc: pourquoi les Iraniens participent-ils à des élections "manipulées"? La réponse est simple. Voter est pour eux un choix rationnel, dont les avantages dépassent les inconvénients. Techniquement, la participation empêche la domination totale des théocrates, accroît la transparence et assure un minimum de présence des élites dans les échelons inférieurs du système.
Bien entendu, on ne peut jamais exclure la possibilité, lointaine mais réelle, d'un coup de théâtre. Certes, le système est verrouillé au bénéfice de la théocratie, une lame de fond aidée par un peu de chance pourrait balayer les digues théocratiques et entraîner des victoires historiques, telles que celles de Mohammed Khatami en 1997 et en 2001.
Il faut dire aussi que les électeurs n'ont pas tellement le choix. Un soulèvement contre le régime est hors de question, dans un pays qui a flirté avec ce danger, il y a une génération. Ils ne peuvent pas non plus contester la légitimité du système par un boycott électoral, car ceci exigerait une campagne que le régime n'autorisera jamais. Bref, selon le calcul des Iraniens, l'exercice du droit de vote vaut bien le vernis de légitimité qu'il accord au système, du moins pour le moment.
Mais qu'en sera-t-il plus tard ?
La tendance ne semble guère favorable à la symbiose actuelle entre démocratie et théocratie. Le processus démocratique naturel érode petit à petit la règle théocratique absolue, obligeant ainsi le régime à adopter un "bricolage électoral" fait de mesures légales et extralégales de plus en plus strictes. Une augmentation des interventions de ce genre ne fera que décourager une participation en masse, qui actuellement tourne autour de 55 %.
Dans les villes où voter est un acte politique plutôt que l'expression d'une solidarité ethnique ou d'une recherche de financement pour des projets locaux, la participation est tombée à 30 %. Il est vrai qu'une faible participation favorise l'aile droite, qui s'appuie sur sa base électorale constante de 20 %.
Mais l'élection récente montre que, dans les villes, même la base conservatrice réputée solide s'est amincie. Il est donc possible de conclure, par extrapolation, que, jusque dans les villes l'Iran est confronté à l'apathie des électeurs qui va probablement rompre l'équilibre délicat entre théocratie et démocratie, ce qui pourrait provoquer une crise de légitimité dans la République islamique. C'est un lourd handicap dans une nation qui a renversé, il n'y a guère plus de trois décennies, un autre régime, puissant mais impopulaire.
La raison et l'expérience régionale récente donnent à penser qu'on ne saurait dicter, de l'extérieur au Moyen-Orient un changement politique durable. Il n'y a que deux scénarios de survie pour la République islamique, tous deux se ramenant à une transsubstantiation douce: dans une version, les réformateurs l'emporteront et, forts de leur expérience des années Khatami, appliqueront jusqu'au bout leur programme de transformations démocratiques. Dans l'autre, une démocratisation progressive et son inévitable corollaire – la cérémonialisation croissante de la théocratie – seront le résultat de la perspicacité d'un Guide Suprême parvenu à la conclusion que de régner comme un symbole de l'unité de l''église et de l'Etat est préférable à une déstabilisation radicale.
* Ahmed Sadri, professeur de sociologie, est le titulaire de la chaire Gorter d'Etudes sur le monde islamique au Lake Forest College.